Les politiques monétaires face aux crises Métamorphoses et résilience des objectifs et instruments des banques centrales

Cet appel prolonge les travaux présentés lors d’une journée d’études tenue à Paris en octobre 2021 à la MSH Paris Nord, « Innovations et métamorphoses monétaires. Quelles monnaies pour quelles politiques économiques dans le contexte de crises ? ».

La crise sanitaire, les mesures de confinement, et les chocs d’offre et de demande induits ont généré une récession sans commune mesure avec celles consécutives aux dernières crises contemporaines, comme celle de 2008. Le souffle de la Covid-19 a renouvelé et prolongé le recours aux politiques monétaires dites « non conventionnelles » – rachats massifs des dettes souveraines déjà émises, mais aussi des obligations d’entreprises –, activées initialement au nom de la stabilité financière, supplantant les politiques souvent articulées autour du mandat étroit de lutte contre l’inflation mises en œuvre depuis les années 1980. Mais, la normalisation sourde d’instruments censés être justifiés exclusivement par l’exception, est déjà soupçonnée de générer de nouvelles incertitudes et instabilités. Les modes opératoires des banques centrales, leur mandat, leur indépendance, doivent être analysés comme des espaces d’opposition sociale et politique, et rapportés aux évolutions historiques et institutionnelles du fait monétaire sur le long terme. Les crises jalonnent l’histoire des banques centrales, il convient d’historiciser l’invention même du terme de « politique monétaire ».

En imbriquant des dimensions économiques, sociales et environnementales, la crise s’installe dans la durée et brouille les frontières entre ce qui relève d’une situation « normale » et ce qui est de l’ordre de l’évènement « exogène » venant perturber un agenda stabilisé et des routines. Pourtant, les instruments de politique monétaire dits « non conventionnels » déclenchés après la crise de 2008 ne cessent d’être justifiés en rapport avec ce qui est qualifié de « crise » ou « d’instabilité », et d’y répondre par une série de dispositifs et d’instruments idoines. Quel est l’agenda des banques centrales, faisant progressivement évoluer les dogmes qui paraissaient inébranlables et déportant la frontière de « l’orthodoxie » ? Cet appel veut mobiliser des contributions provenant de différentes disciplines – économie, sociologie politique, histoire – qui s’intéressent à la façon dont les controverses relatives aux instruments et objectifs de politiques monétaires, et ouvrir des débats sur la nature du diagnostic macroéconomique, sanitaire, environnemental, macrosocial et macropolitique, et sur les modes de traitement et dispositifs techniques qui conviennent à ces situations. Les propositions d’article pourront se déployer sur trois axes, non limitatifs.

  1. Tout d’abord en étudiant les controverses liées à la qualification des temps de crises et les conséquences qu’il conviendrait de tirer de ces diagnostics en termes d’activation ou de désactivation de certains instruments opérationnels de politique monétaire. Quels outils les banquiers centraux estiment-ils légitimes d’actionner, et en vertu de quelles modalités d’évaluation des conjonctures et situations ? En suivant les luttes pour définir, délimiter et circonscrire ce qui fait crise, il s’agit de saisir ce qui est, en creux, défini comme « normal ». Est-ce que cela consiste, pour les banques centrales, à s’en remettre à l’ordre de marché et à sa supposée « neutralité » ou, au contraire, tendent-elles à assumer un nouveau rôle « d’assureur » en dernier ressort des États sociaux, même si cela se fait via le maintien stratégique d’ambiguïtés ? La détermination du temps de la crise, son ampleur, la comparaison (ou la réduction) de celle-ci à des crises antérieures (1929, par exemple) fait l’objet de disputes sur lesquelles les décisions relatives au gouvernement de la monnaie, de l’économie et des budgets publics sont directement indexées. Dès lors, quelles mises en perspectives historiques de la situation actuelle sont-elles disponibles, défendues ou contestées ? Celles du New Deal aux États-Unis ou des crises monétaires qui auraient été provoquées par un excès de dépenses publiques ou par la défiance des utilisateurs envers la monnaie domestique ?
  2. Invitées à analyser les politiques monétaires sous l’angle de leurs instruments, les contributions pourraient aussi porter sur la façon dont les dispositifs, articulés à des rapports de forces institutionnels, mettent en forme « l’intérêt général » et fondent d’une façon particulière le caractère « public » de ces organisations. La technicité n’effraie plus les enquêtes économiques ou sociologiques et les analyses récentes montrent à quel point c’est dans les mécanismes et dispositifs sociotechniques que se logent les questions théoriques les plus générales relatives à la création monétaire (privée et publique), à la nature des dettes (privées et publiques), à la valeur des entités et des biens économiques, ou encore aux contraintes posées par la pluralité ou la hiérarchie monétaire. Dans cet ordre d’idées, on pourrait se demander si la banque centrale a vocation à contraindre toute évolution de la répartition par une politique anti-inflationniste ou si, au contraire, il ne serait pas temps de faire passer l’objectif de lutte contre l’inflation en bas de la hiérarchie des objectifs suivis. De même la lutte contre l’inflation doit-elle se réduire à une hausse des taux directeurs ou peut- elle opérer via des mesures chirurgicales, délibérément plus ciblées et mieux articulées avec la politique budgétaire ?
  3. Enfin, les contributions pourront étudier l’historicité et la réversibilité des modes d’articulation ou de désarticulation par les puissances publiques (incluant États et Banques centrales) entre les domaines de la monnaie, du budgétaire ou de la dette souveraine. De fait, sur un plan empirique, la coupure entre le budgétaire et fiscal et le monétaire fait sans cesse l’objet de contestations, de déplacements et de réaménagements. Posées à nouveaux frais, sur le terrain des banques centrales, ces questions remettent en chantier les concepts de financement et de monnaies « saines ».

Finalement, à travers ces trois axes, c’est la question de la qualité « démocratique » et politique des institutions en charge de la stabilité monétaire et financière qui est posée : qu’en est-il de l’indépendance des banques centrales aujourd’hui ? Comment le débat public s’est-il saisi de ces problématiques et objets monétaires jusqu’à faire évoluer ces technocraties qui se voulaient des tours d’ivoires ? Comment ces cénacles et les technocrates qui les composent (nationaux et européens) sont-ils saisis par l’urgence sociale et climatique ou, au contraire, s’en maintiennent à l’abri ? Cet appel à contributions invite à une perspective interdisciplinaire, ainsi qu’à un adossement fort à des enquêtes empiriques, afin d’étudier au mieux les institutions, les acteurs et les rapports de force qui déterminent les ancrages instrumentaux de la monnaie.

Coordinateurs : Benjamin Lemoine, Jonathan Marie, Jean-François Ponsot

Date limite d’envoi des textes : 1er septembre 2022

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